Adopter une poule de réforme, ou quand bonne conscience rime avec DANGER!

Une gentille association qui sauve des poules exploitées pour leurs œufs dans des conditions déplorables par un méchant industriel qui voulait les finir à l’abattoir? Quelle bonne idée! Avec seulement 5€ environ, je peux recueillir une de ces infortunées demoiselles pour lui offrir une seconde chance loin de son triste sort. Elle va pouvoir partager l’habitat confortable et chaleureux que j’ai déjà organisé avec soin pour mes autres joyeuses poulettes. De temps en temps j’aurai peut-être quelques œufs, mais bon, je sais en prenant une poule de réforme que je fais surtout une bonne action, et ce n’est pas que pour les œufs, hein!?!

Les reportages sur les conditions de vie des animaux de batterie se multiplient, l’opinion public s’émeut, et les associations de ce type fleurissent… Jusque-là, on se dit “enfin une prise de conscience collective, chacun peut participer à son niveau, et comme il paraît que les petits ruisseaux font les grandes rivières… génial!”

Sauf que…

Pour notre exemple précis, nous sommes un élevage professionnel, mais à toute petite échelle dans une ferme en agro-foresterie. Notre activité avicole n’est pas centrée autour de la production d’œufs, mais de l’élevage de poules dans de grands espaces sous nos arbres fruitiers. Parallèlement, nous avons entre autres pour répondre à la demande de particuliers qui ont un petit budget, des petits lots de poules hybrides. Elles sont vendues et rejoignent leur nouveau poulailler familial entre l’âge de 5 et 7 mois.
Un jour, une des associations citées + haut nous contacte, et nous explique qu’elle propose de venir nous “débarrasser de nos poules de réforme” en les rachetant 1 à 2€. On nous explique qu’elles sont ensuite “adoptées pour compagnie”. On répond bien sûr qu’on n’a pas de poules de réforme, au vu de notre système. L’association insiste, et demande alors si on n’a pas “des poules invendables, chétives, un peu handicapées”… bref, oui, on en a quelques unes, elles gambadent avec les copines dans leurs grands parcs, nous n’avons pas songé à nous en “débarrasser”, elles sont peu nombreuses ce n’est pas elles qui vont alourdir nos charges.
L’association insiste, et nous assure qu’elles seront vraiment bien là où elles vont être placées. Devant cette insistance, je m’agace un peu, je ne comprends pas pourquoi les déménager alors que je répète que chez nous elles sont en plein air, dans des conditions très honorables, et que nous prenons soin de toutes nos bêtes! Je croyais que ce genre d’association avait pour but de les sauver de leurs lieux de vie déplorables? Alors pourquoi tant d’insistance? Je commence à demander quel est l’intérêt dans notre situation ? La personne qui m’a contactée finit par me répondre alors, gênée, qu’il faut “remplir les quotas”… Tiens donc?! Remplir quels quotas? on parle de quoi, là? De sauvetages qu’on aimerait ne pas avoir à faire, ou d’objectifs qui sonnent un peu “activité commerciale”, non?
La personne employée par cette association semblait bienveillante et croire à la cause qu’elle défend. Mais elle est incapable d’argumenter lorsque je lui pointe l’incohérence de la démarche. Elle finit par expliquer que l’association a des charges pour mener à bien ses missions de sauvetage, et que les membres ont pour consigne de remplir des objectifs définis mensuellement. En questionnant sans relâche cette brave personne, je comprends beaucoup de choses, notamment que les poules achetées 1 à 2€ sont revendues 5 à 6 €.
Je suis contrôleur de gestion de métier, c’est peut-être une déformation professionnelle, mais je ne mets pas longtemps comme n’importe qui à comprendre que l’association a des charges de structure mais plutôt réduites en fait, car pas de bâtiments de transition (les poules partent par camions et sont adoptées au cul du camion sur un lieu de rdv). Il n’y a pas de vétérinaire qui fait le suivi des dossiers ni des normes de biosécurité. Il y a des frais de transport avec des véhicules (pas sûr qu’ils soient homologués, en tous cas la personne que j’ai questionnée qui fait elle-même des transports n’a pas le CAPTAV)… Bref, il faut savoir que dans un élevage de poules pondeuses pour la production d’œufs, les lots sont habituellement de 3 000 à 100 000 têtes. Prenons un petit lot à 3 000 poules à raison de 3€ de bénéfice par poule, l’association empoche 9000€ pour un transport d’un point A chez l’éleveur à des points B, C, ou D sur des lieux de rdv où les “adoptants” viennent chercher leurs poulettes. De quoi soulever quelques questions concernant la logique de “quotas”, non?

Suite à cette expérience, et à nos quelques recherches, nous ne sommes plus si sûrs que les objectifs mis en avant par ces associations soient les seuls…
Mais en qualité d’éleveurs, d’autres questions plus graves nous sautent aux yeux:

– les lots de poules destinées à la ponte n’ont pas d’obligation de vaccins, ni de prélèvements sanitaires sur les volailles. Nous savons que les principaux dangers sanitaires pour nos poulettes d’élevage proviennent de ces lots élevés dans la promiscuité, et bourrés d’hormones et d’antibiotiques. Elle sont très souvent porteuses (saines ou pas), en particulier de mycoplasmes. C’est le fléau N°1, qui pollue tous nos poulaillers. Ils fragilisent nos poules d’élevage, baissent leur immunité, sont responsable de recrudescence d’atteintes respiratoires, articulaires, et intestinales. Rien de mieux donc pour mettre en péril son propre élevage!

– On pense contribuer à la bonne cause en adoptant une poulette de réforme, mais en fait on alimente un marché juteux, où l’éleveur de poules en batterie y voit une opportunité unique de se débarrasser de lots en gagnant un peu d’argent plutôt que de trouver des solutions toutes + coûteuses en temps et en argent, et où des associations remplies de personnes saines et de bonne volonté œuvrent sans en avoir conscience à remplir d’autres poches.

– Une poule de réforme, il ne faut pas se leurrer, apportera bien plus de risques pour nos propres poules que d’œufs potentiels. Si elles sont réformées, ce n’est pas pour rien. Et pour les quelques œufs qu’on pourra ramasser, personne ne nous dira ce qu’ont mangé ces poules durant leur incarcération, et je vous confirme il ne vaut mieux pas le savoir!

En conclusion, adopter une poule de réforme revient à alimenter un marché juteux qui vient renforcer la boucle infernale de l’exploitation animale dans des conditions qu’on croit combattre… mais qu’on finance en fait! C’est aussi faire rentrer les problèmes sanitaires propres à leurs conditions de vie faite de promiscuité à outrance. Les symptômes sont gommés par les antibiotiques dont elles sont abreuvées toutes leur vie, mais dont les poulaillers familiaux ne sont pas munis. Il y a un réel risque sanitaire, et les témoignage se multiplient: suite à l’introduction des réformées dans le poulailler, les poules familiales arrêtent ensuite de pondre, ou tombent malade les jours ou semaines suivantes, quand elles ne sont pas en + victimes du picage des nouvelles, ou envahies de parasites divers et variés…
Ce n’est pas en “adoptant” une poule en fin de vie qu’on fait quelque chose pour la condition animale.
Si nous voulons aider la cause animale, il faut le faire de manière logique, c’est en premier lieu les conditions de détention des poules de batteries qu’il faut faire modifier, faire en sorte que l’industriel accepte par exemple d’utiliser des cages moins barbares.

Quand on a une fuite d’eau dans une maison, on ne lance pas un appel à dons pour acheter des éponges, on ferme le robinet d’arrêt!

2 commentaires

  1. catherine cettour-janet

    Bonjour,
    Je vous remercie de cet article, il m’est arrivé d’adopter des poules de réformes mais que je suis allée chercher chez un éleveur près de chez moi, et j’ai mis plus de 3 mois à remettre ces poules sur pieds. Je suis complètement d’accord avec votre analyse.

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