Histoire d’élevage: le jour où nous sommes passés du côté obscur

Le jour où nous sommes passés du côté obscur

Génèse typique d’un parcours atypique 

Ecrit par Caroline

Lui, passionné de sciences, elle, issue du milieu agricole… Une rencontre, des projets, un jardin, un petit poulailler. Il faudrait quelques poules pour recycler les déchets, récolter des bons oeufs frais… 

Bref, notre aventure commence, comme tout le monde, par quelques poulettes achetées au hasard d’une foire. On veut pas se prendre la tête, faut juste que ça ponde et que ce soit facile, hein!

Jour après jour, on apprend à vivre avec nos poulettes. Les restes de tables deviennent + ciblés, on se régale de les voir se précipiter de différentes façons selon ce qu’on leur donne. On se rend compte qu’on leur parle. On les observe, les chouchoute, on vit leurs problèmes au fil des saisons. 

Au bout d’un an on perd les premières. On se renseigne: les poules hybrides ne dureront de toutes façons pas bien longtemps, si on en reprend, autant voir s’il n’y a pas des races + durables: on s’y attache, à nos cocottes, on a envie de les garder longtemps!

On s’intéresse alors aux poules de races. On découvre qu’il y a un monde entre les poules hybrides et les poules non hybridées. Les 2e durent bien + longtemps, sont rustiques, actives, élevées dans des conditions différentes 

 

“On découvre qu’il y a un monde entre les poules hybrides et les poules non hybridées”

Nos recherches nous conduisent naturellement vers des races françaises, donc sûrement plus adaptées à nos climats.

Nous tombons sur une des races françaises les + appréciées et les + rares: les poules de Marans. Là, c’est le déclic! Nous tombons sous le charme de cette belle fermière aux oeufs roux. Le berceau de cette race, c’est la région d’origine de ma famille maternelle. Cette poule est rustique, calme, menacée par une dilution génétique liée à l’engoûment financier qu’elle suscite. Elle nous intrigue et nous attire. Nous nous lançons à la recherche de vrais sujets de pure race, et cela s’avère + compliqué que prévu.

Finalement, une centaine de km, et d’Euros + tard, nous revenons avec un joli parquet: 1 coq et quelques poules. L’éleveur, un particulier passionné a pris le temps nous nous renseigner. Il nous a aussi proposé 6 magnifiques oeufs. C’était la 1ère fois que nous en voyions en vrai de si beaux. Nous étions ravis.

Arrivés à la maison, on se rend compte en relisant son annonce sur Leboncoin qu’il vend habituellement ses oeufs… 2€ pièce! Cela nous a semblé incroyable! Nous avons compris alors qu’il s’agissait d’oeufs à couver…

2 solutions: soit nous faisions une omelette avec ces magnifiques oeufs, soit nous nous procurions une couveuse afin d’essayer de faire naître quelques sujets de cette race que nous avions tant eu de mal à trouver!

Vous aurez compris quel a été l’option retenue? Merci Leboncoin! 

21 jours + tard, les premiers pious bêchaient. Pour vous donner une idée de notre état d’émerveillement, nous avons posé 1 RTT ce jour-là! Ce que nous ne savions pas encore, c’est le temps que peuvent mettre des poussins à sortir. Le premier n’est sorti que vers 22H! 

Chance du débutant? tout est sorti! 

Nous avions la première étape de notre petit élevage!

 

Ce qui va suivre constitue un bond de presque 10 ans dans le temps.

Notre passion grandit, nous nous renseignons, suivons des formations, participons à des événements avicoles, investissons beaucoup de temps et d’énergie au sein d’associations, tout en prenant soin de notre petit élevage. Nous découvrons également d’autres races. Notre petit poulailler devient grand, il déménage, se duplique au gré des races qui nous charment… Nous ne sommes que des particuliers avec une passion qui occupe notre temps libre, à côté d’un travail à temps plein et d’une famille qui nous occupent bien.

Et puis, notre vie change. Nous déménageons dans les Alpes de Haute Provence pour la reprise d’une exploitation biologique en arboriculture. Si vous voulez en savoir + sur cette partie, trouverez les infos dans notre rubrique “dossier de presse”.

Tout naturellement, nous nous empressons d’installer nos poules sur cette exploitation où l’espace et la tranquillité qui nous faisaient défaut sur notre terrain du Var ne sont plus un souci.

En y regardant de + près, l’arboriculture, et l’élevage de poules, c’est compatible, non? Ce serait même une très bonne idée, puisque nous venons de découvrir l’agroforesterie, qui explique que l’on peut créer un écosystème intelligent où poules et arbres cohabitent dans une logique gagnant-gagnant. Nous réduisons les charges et l’utilisation de produits arboricoles tout en développant notre passion, que demander de mieux?

 

Nous y voilà… les arbres produisent sans produits chimiques, les charges sont réduites au maximum, et parallèlement nous avons installé nos quelques parquets dans les vergers, ainsi que les jeunes qui apprennent très vite la vie en groupes, en plein air, et forgent touts seuls leur immunité, leur résistance, et leur sociabilité. Parallèlement, nous pouvons élever davantage, et nous nous rendons compte que la demande augmente plus vite que ce que nous sommes capables de faire naître! Nous commençons à être repérés par les personnes qui cherchent des poules, et nous convertissons une grande partie des visiteurs à notre passion pour les poules de races. Pari réussi!…

Pari réussi… sauf que…

 

“La frontière était franchie”

Sauf que nous avions basculé dans une autre catégorie d’éleveurs : LES PROFESSIONNELS. Vous savez bien, à l’opposé des gentils particuliers, il y a les méchants professionnels qui vendent des poules pour gagner de l’argent, mais qui souvent se fichent de leurs animaux.

Je me souviens le discours de certaines associations avicoles qui refusent d’ailleurs les professionnels, parce qu’elles ont peur d’avoir des « requins de l’élevage » (tiens, je crois que ce terme n’existe pas ?) qui nuisent à leur réputation.

Mais quand devient-on professionnel ? Il faut savoir qu’à partir de 50 poules, on est obligés de faire une déclaration auprès de la mairie et de la DSV, et si l’on vend des sujets pour pouvoir financer son élevage, il faudra trouver un statut professionnel.

Et quand gagne-t-on de l’argent en élevant des poules ? Eh bien il faut savoir que nous ne connaissons PERSONNE soit devenu riche en élevant des poules de races. Et oui, ce n’est pas une activité lucrative ! A la rigueur les personnes qui s’en sortent le mieux économiquement sont celles qui achètent des poules pour les revendre. Il s’agit là d’une activité de commerce et non plus d’élevage.

Et nous avons maintenant une certitude: PERSONNE ne s’en sort s’il ne prend pas particulièrement soin de ses bêtes !

POURQUOI ? Lorsqu’il commence à être question de plusieurs centaines de naissances par mois :

  •          Un éleveur qui auparavant ne vaccinait pas, va rapidement se rendre compte que les risques qu’il prend sont tellement importants et la situation sanitaire avicole française tellement pathogène qu’il ne pourra pas continuer bien longtemps sans trouver un protocole minimum qui protège ses bêtes au moins contre Marek, la BI , Gumboro Newcastle et les mycoplasmes, sans quoi, c’est un ECHEC ASSURE à moyen terme. Je vois venir les farouches opposés à la vaccination. Tentez l’expérience vous-mêmes, et faites-nous part de vos résultats ! Et mon discours est pourtant celui de quelqu’un qui se soigne avec des plantes et n’ira jamais se faire vacciner contre la grippe ! Des soucis qu’on a rarement avec quelques poules finissent toujours par apparaître et se multiplier avec le nombre.
  •        S’il n’avait pas de suivi sanitaire il va vite être démuni face à divers soucis qu’il n’avait pas à petite échelle et qu’il ne saura pas analyser tout seul sans le suivi d’un vétérinaire avicole qui travaille avec un laboratoire d’analyses. Quand on a quelques dizaines de bêtes il y a assez peu d’enjeux autres qu’affectifs, ce qui est déjà énorme, mais alors imaginez un souci sanitaire avec plusieurs centaines ou milliers!… et tout va très très vite.
  •         S’il regroupait ses jeunes lots, et mélangeait des sujets pour gagner de la place, il va vite se rendre compte de la nécessité de travailler en bandes uniques : cela prend beaucoup + d’espace, de temps… mais pas d’autres solutions pérennes possibles.
  •         S’il logeait ses poules dans un endroit peu isolé, en bricolant, ou avec du bois, il va vite être dépassé par la gestion des parasites, et les fluctuations de ponte de poules soumises à trop de variations climatiques. Et un éleveur qui veut s’en sortir doit avoir une ponte optimale. D’ailleurs les poulaillers en bois par exemple sont interdits en élevage.
  •         S’il pensait que les normes de biosécurité sont une invention abusive de bureaucrates en mal d’articles de lois insensés… il va vite se rendre compte qu’au-delà du coût, et de la lourdeur de mise en place, l’intérêt de ces mesures prend son sens au fur et à mesure qu’il prend de l’expérience. C’est comme cela qu’une ferme accueillante et ouverte aux visites va très vite restreindre l’accès aux zones d’élevage, au risque de voir très très vite son élevage contaminé par des germes ramenés par les visiteurs extérieurs. Il n’achètera plus jamais volontiers de sujets en expo, il ne fera plus jamais rentrer un animal qui a été en contact avec un milieu sanitaire non suivi… bref il deviendra parano, et c’est le propre des règles de biosécurité, qui constituent en fait un enjeu réél et majeur de survie d’un élevage.

En résumé, un éleveur professionnel va être soumis à des normes et protocoles lourds et coûteux. S’il ne les respecte pas, il devra rapidement cesser son activité. Parallèlement, plus ses bêtes sont saines et en bonne santé, + il aura d’œufs, donc de naissances, et mieux il les vendra !

Donc en supposant qu’il y ait des éleveurs pros qui font cela uniquement pour l’argent (il faudra me prouver lesquels), ils vont vite comprendre que le bien-être de leurs animaux, c’est leur fond de roulement !

Pour conclure, notre passion a rejoint notre activité professionnelle. N’est-ce pas le rêve de chacun? Pourvoir travailler de sa passion en essayant de valoriser au mieux son travail.

Cette stigmatisation des revenus liés à l’élevage est propre à la France, et nous renvoie à une notion culturelle: notre rapport à l’argent. 

On trouve normal de dépenser pour élever, mais pas de vendre pour se financer. Le jour où nos charges seront nulles, et nos fournisseurs gratuits, nous pourrons envisager un autre modèle.

En attendant, nous valorisons notre travail dans lequel nous mettons tout notre coeur et notre énergie, et l’assumons complètement. Nous en sommes même fiers, et nous soutenons par exemple des initiatives comme la plateforme de vente d’oeufs fécondés coco-eco où les particuliers et les petits élevages ont l’opportunité de gagner de quoi autofinancer leurs poules. Car aujourd’hui, la sauvegarde du patrimoine génétique avicole en France dépend du résultat du travail de chaque petit élevage de poules de races, “professionnel” ou non. 

La sélection passe par la production, la production par la commercialisation, la commercialisation par la monétisation. Sans cela, pas d’élevage de qualité possible!

 

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